Peut-être voudras-tu lire l'épisode 6 avant de commencer celui-ci ?
À cette heure de la nuit, la zone portuaire est calme, au moins en apparence. Les coques des navires ondulent et grincent sur les eaux indolentes du Nelos. Quelques personnes montent la garde sur les embarcations, mais le silence règne. Les ouvriers et marins sont sans doute occupés dans les maisons de bière du quartier. Alaia reste sur ses gardes. La faune locale est dangereuse ; les sbires de la Confrérie règlent souvent leurs petites affaires dans le coin.
Le port fait partie de ces endroits où la Medjaï* évite de mettre les pieds. La garde de la cité se concentre sur la protection des quartiers plus respectables, dans les hauteurs. Au pied du Mont Djed, chacun survit comme il peut.
Alaia se souvient des raccourcis et des cachettes qu’elle utilisait à l’époque où elle et ses camarades faisaient les quatre-cents coups à travers les ruelles boueuses de la Ruche. Dérober les bourses, chiper de la nourriture, espionner pour les plus grands, tel était son quotidien en compagnie de Charid et Senon. Leur témérité les amenait parfois sur le port, mais il valait mieux éviter de s’y faire remarquer. La zone était sous le contrôle d’une bande bien plus redoutable que la leur. Contrairement aux Musaraignes, les Fennecs ne se contentaient pas de voler quelques piécettes. Eux surinaient, récupéraient les dettes et se débarrassaient des fâcheux. Them enviait le statut de leur cheffe, Anouhé. Il rêvait de prendre sa place, de grimper les échelons de la Confrérie et de rejoindre les donneurs d’ordre. À la place, il devait se coltiner une bande de tire-laines dont les dents de lait n’étaient pas toutes tombées et il détestait ça…
Aujourd’hui, Alaia ignore qui contrôle quoi. Elle s’est éloignée de ce monde, elle a grimpé d’autres échelons que ceux de la Confrérie. Tout ce qu’elle sait, c’est que Them attend de ses nouvelles et qu’il ne sera sûrement pas ravi de découvrir son échec.
Elle serpente parmi les entrepôts, à l’affût du moindre son. Elle se devine observée. Them a dû poster des gens pour le prévenir. À l’approche du point de rendez-vous, une silhouette svelte se détache dans la pénombre. Grand, maigre, aussi pâle que la lune, des pieds à la pointe des cheveux.
– Niz, salue Alaia. Ça faisait longtemps.
– Ravi de te revoir, Alaia, lui retourne le jeune homme. Suis-moi.
Ainsi, Them traîne toujours avec Niz. Quelque part, c’est rassurant. Nizul a toujours été la voix de la raison dans la bande. Sans sa mesure et ses conseils avisés, le chef des Musaraignes aurait conduit sa troupe à la Pesée dix fois.
– Merit est là, elle aussi ? s’enquiert Alaia en emboîtant le pas du voleur.
À quelques pas devant elle, Niz se tend. Ses poings se serrent un instant. Alaia n’insiste pas, mais une pointe d’inquiétude la parcoure. Est-il arrivé quelque chose à la jeune femme ?
De tous les membres des Musaraignes, Merit reste sa préférée. Joviale, pleine d’esprit, séduisante, elle n’avait pas peur de tenir tête à Them. Enfant, Alaia l’admirait et à l’adolescence, s’était entichée d’elle, mais pas autant que Niz, qui aurait fait n’importe quoi pour elle.
– Elle est partie, finit par avouer Niz sans se retourner.
Alaia respire. Merit a toujours été intelligente. Évidemment qu’elle est partie. Après la débâcle de la nécropole, c’était la meilleure chose à faire.
– Que fais-tu là, Niz ? Pourquoi n’es-tu pas avec elle ? Them n’en vaut pas la peine.
– Mêle-toi de tes affaires, Alaia.
Le jeune homme émet un son étrange, comme un sifflement d’oiseau. Quelques instants plus tard, la silhouette dégingandée de Them apparaît au coin d’un entrepôt. Derrière lui, une autre tête connue, celle de Kimbra, qui gratifie Alaia d’un grand sourire où manquent quelques dents. Kimbra aime la bagarre et en porte de nombreux stigmates. Il a encore pris du muscle depuis la dernière fois. Ses épaisses paluches sont fermées sur les épaules d’une jeune femme masquée qui titube plus qu’elle ne marche. Sa robe est poussiéreuse et déchirée par endroits. Elle arbore des bleus sur les bras.
– Lux, ça va ?
– Alaia ? Tu… tu es venue me chercher ?
– On ne brûle pas les étapes, mes chéries, interrompt Them. Alaia, tu me rapportes ce que je t’ai demandé ?
– J’ai la gemme, mais je veux que tu relâches Luxatari d’abord.
Them affiche un sourire narquois et joue avec une dague à la facture raffinée.
– La confiance règne, à ce que je vois. Tu sais que je pourrais me contenter de t’ouvrir la gorge et te le prendre, n’est-ce pas ?
– Ne dis pas n’importe quoi. Je te suis bien plus utile vivante que morte.
L’homme s’adoucit et soupire.
– Pour toi, je veux bien faire un effort. Comme preuve de ma bonne foi, je t’envoie Luxatari et tu m’envoies la pierre, ça te va ?
Alaia acquiesce, sans perdre de vue Kimbra et Niz qui flanquent Them. Dans son souvenir, tous trois n’étaient que des grands échalas mal nourris et falots. La devarah ignore ce qu’ils ont fait pendant ces dernières années, mais ça leur a profité.
D’une démarche hésitante, Luxatari avance vers elle. Son masque de cuir est un coup au cœur d’Alaia. Elle se souvient encore de son visage radieux, de ses sourires, avant que la vie ne le réduise en charpie.
Alaia tend la main vers elle.
– Ça va aller, Lux.
Bien qu’éprouvée, la jeune femme n’a pas l’air gravement blessée.
– Prépare-toi à courir, lui murmure-t-elle lorsqu’elle arrive à sa hauteur.
D’un mouvement de paupières, Luxatari lui signale qu’elle a compris. Alaia la saisit, fait volte-face et s’apprête à l’entraîner dans sa fuite. Une piqûre dans son cou la surprend. Par réflexe, elle tourne la tête vers Lux, qui ne court pas. Souriante, elle fait danser une longue épingle entre ses doigts avant de la ranger dans les plis de sa tunique.
– Qu’est-ce que… ?
Mais déjà, la vision d’Alaia se brouille. Elle se sent tomber, des bras la rattrapent avant qu’elle ne heurte le sol. Elle distingue juste le visage amusé de Them au-dessus d’elle et entend le rire de Luxatari, à la fois moqueur et satisfait.
À suivre...

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Oh, la g… !!! Je n’aime pas du tout qu’on trahisse Alaia, moi. 😤 Bon, au moins, elle ne va plus s’occuper que d’elle-même, maintenant. 💪 Et je suis sûre qu’elle va s’en sortir !
Rien de tel qu’une bonne trahison pour booster son développement personnel et faire de soi la priorité à l’avenir 😅
Haaan mais non ! La sa****** !! Elle est très chouette cette aquarelle ☺️ je comprends que tu en sois contente !
Merci beaucoup Valentine <3
Et oui, quelle vile vilaine celle-ci !
Aaaaah ! Ça se corse !
Ah mais oui, c’est fini les soirées à se prélasser dans les soieries, là ; place à l’action !