17. Marcher sur des oeufs

par Aemarielle | Les épisodes | 0 commentaire

Dame Héria se fige en haut des marches en découvrant le capitaine escorté par Nessato et Atrisis. Elle se donne du mal pour adoucir l’expression de son visage, un pâle sourire fleurit sur ses lèvres tandis qu’elle descend à leur rencontre en esquivant le ballet des domestiques qui emportent plateaux, couverts et restes des agapes de la veille. Ses doigts enserrent son châle bordé de perles qui émettent un doux son autour d’elle.

–  Capitaine, Dame Nessato, ma sœur… Je ne m’attendais pas à ce que mon affaire suscite autant d’émoi. Loin de moi l’idée de déranger le culte.

–  Ma chère Héria, répond Nessato, je n’avais pas prévu de te rendre visite à cette heure. Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant que ma kadeshi* n’était pas rentrée ce matin après ta fête. Où se trouve-t-elle ?

Dans les yeux noirs de Nessato, aucune crainte. Elle s’exprime avec courtoisie, mais sans montrer de déférence vis à vis de l’épouse de Nebsen. À ses côtés, Atrisis balaye la salle du regard. Taleb devine ses intentions. La prêtresse note l’emplacement des gardes, les cachettes et passages possibles. Elle prend le pouls de la maisonnée en silence. La tension est palpable, aussi bien chez la propriétaire que parmi les serviteurs. Tout le monde est sur la défensive.

–  Dame Héria, si nous discutions de ton affaire en privé ? propose le capitaine d’un ton amène.

La matrone acquiesce. Taleb note ses traits tirés, le voile inquiet qui obscurcit son regard d’ordinaire pétillant. Ils remontent les escaliers tous ensemble et suivent Héria jusqu’à une terrasse inondée par les rayons du soleil matinal. Elle désigne des sièges confortables autour d’une table et se laisse tomber dans l’un d’eux plus qu’elle ne s’y assoie, comme accablée par le poids du monde sur ses épaules. Un long soupir s’échappe de ses lèvres.

Nessato prend place à côté d’elle avec une grâce royale. Atrisis reste debout, tournée vers le soleil levant qui nimbe la terrasse et ses occupants d’une lumière rose orangée. En appui sur son bâton, elle scrute l’extérieur. Taleb s’installe de l’autre côté d’Héria et sourit, tentant d’apaiser la tension.

–  Alors, explique-moi pour quoi tu as demandé à me voir de si bon matin, mahila.

Après une brève hésitation, Héria se recompose.

–  On a cambriolé mon époux cette nuit, pendant la fête, annonce-t-elle.

Taleb et Nessato échangent un coup d’œil.

–  Qu’a-t-on volé au seigneur Nebsen ? s’enquiert le capitaine.

–  Un objet d’art venu du lointain Khitan, explique Héria avec embarras. Une sculpture en jade rare et précieuse.

–  Où était rangée cette sculpture ? Est-ce l’une des pièces exposées aux invités en bas ?

Héria se mordille les lèvres. Ses yeux oscillent de Taleb à Nessato comme si elle redoutait leur réaction. Sous le poids du regard impatient de Nessato, elle se lance :

–  Non, c’était une pièce de la collection privée de mon époux. Elle n’est pas accessible aisément.

Atrisis se tourne, s’appuie sur la rambarde de la terrasse et scrute Héria. Immobile et sculpturale, elle évoque une statue d’onyx. La matrone déglutit, mal à l’aise devant le jugement silencieux qui pèse sur elle.

Taleb comprend qu’il a un coup de retard dans cette conversation. Nessato et Atrisis semblent deviner quelque chose qui lui échappe.

–  Et qu’en est-il d’Alaia ? tente-t-il. Comment se fait-il qu’elle ne soit pas rentrée ?

–  Eh bien, à ce sujet…

Atrisis passe de statue d’onyx à lionne prête à bondir. Terrorisée, Héria se répand en balbutiements :

–  J’aurais dû vous prévenir, c’est vrai. Mais Alaia a disparu, aussi mystérieusement que cette sculpture… Je… Elle était avec moi… Mais je ne sais pas comment expliquer…

Nessato pose sa main sur celle d’Héria d’un geste ferme.

–  Chut… Respire. Je veux que tu te calmes et que tu nous expliques clairement. Comment ça : Alaia a disparu ?

–  Sous-entends-tu qu’elle aurait quelque chose à voir avec ce vol ?

La voix d’Atrisis trancherait du métal.

–  Non, non, proteste Héria. Jamais de la vie ! Évidemment qu’elle n’a rien à voir. D’ailleurs, tout le monde a entendu le cri…

Les doigts de Nessato se serrent autour de la main d’Héria comme un étau.

–  Un cri ?

La dame laisse échapper une grimace de douleur. Taleb fait signe à Nessato de garder son calme et celle-ci relâche son étreinte.

–  Je me suis endormie, reprend Héria. Alaia avait fait de l’excellent travail, je me sentais si bien. Et puis il y a eu ce hurlement, à glacer les sangs. Je l’entendais, mais je ne parvenais pas à m’éveiller. Et puis on m’a secouée. Des gardes étaient dans ma chambre. Ils ont dit que le cri venait de l’étage. Une voix de femme. Et il n’y avait plus aucune trace d’Alaia.

–  Et cette histoire de sculpture ?

–  Elle... était enfermée dans la collection privée de mon époux. Quand j’ai compris qu’il était arrivé quelque chose, je suis tout de suite allée vérifier… Et j’ai vu qu’elle manquait aussi à l’appel.

Taleb interroge suffisamment de monde pour savoir quand quelqu’un tord la vérité. Mais Héria n’est pas n’importe qui et il ne peut pas l’accuser directem…

–  La vérité, femme, assène Atrisis en tapant son bâton au sol. Si tu veux de l’aide, tu dois être sincère.

–  C’était un jouet, avoue Héria, un jouet sexuel. Mon époux le gardait dans sa collection, mais je l’ai sorti pour le montrer à Alaia. Ce qu’elle a fait avec, c’était incroyable. Je n’avais jamais rien ressenti de tel. J’ai sombré dans le sommeil sous le poids du plaisir, et ensuite, je ne sais pas ce qu’il s’est passé.

–  Donc, vous étiez dans la chambre, tu as donné un olisbos à Alaia, vous avez joué ensemble, tu t’es endormie, puis ma kadeshi a hurlé et à ton réveil, elle et l’objet avaient disparu, récapitule Nessato.

–  Mes hommes ont cherché partout, en vain.

–  Des traces ? Du sang ? intervient Taleb.

–  Non, rien du tout.

Nessato contemple Héria un long moment avant de se tourner vers Taleb.

–  Assurément, la personne qui a dérobé cet objet a enlevé Alaia. Elle a dû le voir, peut-être le déranger dans son projet et il l’aura emmenée de force. Tu dois absolument retrouver le coupable, Taleb.

–  Cet olisbos doit retrouver sa place dans la collection de Nebsen avant son retour, confirme Héria d’une petite voix.

Les épaules du capitaine s’affaissent.

–  Je vais mettre mes meilleurs hommes sur cette affaire, soupire-t-il.

*

Une fois le capitaine et les deux istariennes sortis, Héria enfonce son visage dans ses mains et pousse un long gémissement. Quelle imbécile ! Elle voulait juste s’amuser un peu et voilà que la situation tourne à la catastrophe.

–  Tu as été parfaite, la félicite une voix derrière elle.

Héria sursaute et se tourne. Nekhbet, la femme au masque d’ibis, se glisse sur la terrasse d’un pas feutré.

–  Je n’avais pas prévu qu’il serait accompagné d’istariennes. Je peux difficilement nuire à la réputation du temple, se justifie-t-elle précipitamment.

–  J’ai dit que c’était parfait, non ? Nul besoin d’enfoncer publiquement la gamine, tant qu’on remet la main dessus.

–  J’imagine que vos recherches n’ont rien donné, sinon vous ne seriez pas revenue.

–  Il nous faudra un peu de temps pour exploiter ce que nous avons trouvé, alors autant laisser Taleb travailler un peu pour nous d’ici là.

–  Nebsen va me tuer… se lamente Héria.

Les lèvres de la femme-ici s’étirent en un sourire espiègle.

–  Oh ! Cette histoire d’olisbos ? Ma chère, en faisant cela, tu as peut-être résolu une énigme sur laquelle Hetefros s’échinait depuis des années.

À la mention du sorcier, Héria blêmit. Elle déteste cette vieille momie, mais Nebsen et lui travaillent main dans la main depuis des années et elle ne peut même pas interdire à ses épouses d’aller et venir à leur guise dans sa demeure. Peu après la disparition de la fille, Hetefros et ses femmes sont venus, ont ouvert la salle de la collection comme s’ils étaient chez eux et ont tout examiné en détail. Le sorcier à la peau parcheminée se montrait aussi excité qu’un enfant qui attend un cadeau. Le plus laid et répugnant des enfants…

–  En tout cas, s’il te tue, sache que nous te serons très reconnaissants pour ton aide, ajoute Nekhbet en s’asseyant au soleil. Je mangerais bien quelque chose, pas toi ?

À suivre

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