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Une flèche effleure son oreille, si près qu’Alaia craint qu’elle ne lui ait arraché le lobe, et se plante dans un mur dans un bruit sec. Elle entend l’archère derrière elle :
– La prochaine te percera le cœur !
La précision du tir en pleine nuit glace le sang d’Alaia. Elle ralentit et s’immobilise. Elle caresse l’envie d’appeler à l’aide, puis se souvient de l’endroit où elle se trouve. Dans les ruelles du port, personne ne la secourera.
Alaia lève les mains en signe de capitulation. Ces gens auraient pu la tuer sans autre forme de procès dès leur arrivée, mais se sont abstenus. Elle a peut-être une chance.
– Reviens vers moi, ordonne l’archère. Ne fais pas de bêtise et tout ira bien. Le seigneur Cordo veut te parler, c’est tout.
Alaia fait volte face et l’observe. Sur son visage, aucune animosité. L’arc est bandé, la flèche prête à partir.
– Je m’appelle Alaia, et toi ?
– Moi, je suis Akosha. Approche, Alaia.
– Tu pourrais baisser ton arme ?
L’archère obtempère, mais Alaia sent qu’il lui suffirait d’un battement de cil pour réagir en cas de problème. La devarah en a assez de courir d’un piège à un autre ce soir. Elle rejoint Akosha. Ensemble, elles retournent à l’endroit où se tiennent le dénommé Cordo et Bokor, qui pose sur elle un regard dans lequel Alaia perçoit un mélange de crainte et de contrariété. Cordo désigne les corps au sol.
– J’avais missionné ces gens pour me rapporter une gemme très particulière. Je ne t’ai jamais vue parmi eux. Tu travailles pour lui ?
Il montre la silhouette désarticulée de Them. Alaia le contemple sans réussir à poser des émotions sur la vue de son ancien chef sans vie, son sang se mêlant aux déchets de la ruelle crasseuse.
– Tu n’as pas l’allure d’une fille des rues, note Cordo. Je distingue encore de la poudre d’or sur ton visage et tes jambes. Personne ici ne pourrait s’en offrir.
– Je connaissais Them, fut un temps, élude Alaia. Il a décidé de sous-traiter sa mission. Il est comme ça, il n’aime pas se salir les mains. N’aimait…
– Où as-tu caché le rubis? Mène-moi à lui et je te donnerai la récompense que j’avais prévue de lui remettre. Elle ne lui sera plus d’aucune utilité et tu as fait tout le travail, semble-t-il.
Cordo s’exprime avec aisance, son élocution le désigne comme un homme éduqué, même si son accent révèle ses origines étrangères. Minoen… Alaia se souvient avoir entendu Them en parler. Mais quand il parle de la gemme, son timbre trahit une certaine impatience. Une veine palpite sur sa gorge. Il fait un gros effort pour ne pas la secouer comme un prunier.
– Je ne peux pas vous le donner. Si je le pouvais, croyez bien que je le ferais, que j’empocherais votre or et que je retournerais volontiers à mes occupations.
– Explique-toi.
Alaia tend la main et l’ouvre devant Cordo.
– Il a disparu là. À peine l’ai-je touché qu’il a littéralement fusionné avec moi. Je n’ai aucune idée de comment l’en sortir.
La nervosité de Cordo laisse place à autre chose… De l’intérêt ? De la curiosité ? Il s’approche d’elle et saisit sa main dans la sienne. Sa paume et ses doigts sont calleux.
– Si tu oses utiliser ta sorcellerie sur mon maître, tu le regretteras, prévient Bokor.
D’un geste, Cordo signifie à son acolyte que tout va bien. Alaia retient son souffle. Si ça se trouve, quand l’œil se manifestera, il va sortir son glaive et lui trancher le poignet comme Them avait prévu de le faire. Mais rien ne se passe. La pierre ne réagit pas. Alaia perçoit juste dans les mains de Cordo une forme d’hekâ étrange, qu’elle ne parvient pas à identifier. En tout cas, cet homme n’est pas un simple guerrier.
Leurs regards se croisent. Les yeux de Cordo sont clairs, peut-être gris. Difficile à dire en pleine nuit. Il enferme un instant la main fluette d’Alaia entre les siennes, dans un geste… satisfait ?
– Comment te nommes-tu, jeune fille ?
– Alaia.
– Alaia, je suis le seigneur Cordo. Désormais, tu es sous ma protection. Je ne laisserai rien ni personne te faire le moindre mal.
Pendant un instant, Alaia ressent un profond soulagement. Celui-ci est de courte durée. Cordo la relâche et se tourne vers ses sbires.
– Nous devons quitter cette ville immédiatement. Elle vient avec nous.
– Pardon ? Mais non, je ne peux pas…
– Je t’expliquerai ce que tu dois savoir plus tard, coupe-t-il.
L’homme pose sur elle un regard qui refuse toute contestation. Alaia comprend immédiatement que sa protection se résume à de la captivité. Akosha la pousse gentiment dans le dos.
– Ne t’inquiète pas, nous prendrons soin de toi durant notre voyage.
– Mais Akosha, c’est impossible, des gens m’attendent. Je ne peux pas partir comme ça, sans prévenir personne.
Que dira Nessato en apprenant ce qui s’est passé ? La cherchera-t-elle ? Se contentera-t-elle de la désavouer ? Au delà de sa tutrice, le visage fier et élégant d’Atrisis, sa maîtresse de danse et amante, s’impose. Elle veut retrouver ses bras chauds, sentir son parfum et pleurer dans son giron.
– Je ne veux pas partir ! insiste-t-elle.
– Le seigneur Cordo a parlé. C’est un grand honneur de voyager en sa compagnie. Ça peut se passer en toute courtoisie ou ça peut… moins bien se passer. C’est toi qui décides.
L’ironie de la dernière phrase n’échappe pas à Alaia. La mort dans l’âme, elle emboîte le pas au Minoen, sans la plus petite idée de l’endroit où il prévoit de l’emmener.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE...

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