– Tu es sûre ? Assassinée ?
– Ça alors, mais que faisait-elle là-bas ?
– On n’est plus en sécurité…
Les chuchotements matinaux tirent Charid de son sommeil. Il est seul dans la couche et perçoit de l’agitation derrière le rideau mité qui sépare son alcôve des autres. Il se redresse et enfile sa tunique en écoutant les conversations. Aucune fille du Miel des Dieux ne sortirait du lit après une rude nuit de labeur si le potin n’en valait pas la peine.
Vêtu et chaussé, Charid écarte l’étoffe, s’attirant des regards méfiants. Les filles se taisent immédiatement en le voyant. Elles sont pour la plupart peu habillées, décoiffées et loin d’afficher les sourires de rigueur quand on veut harponner le chaland. Charid prend conscience de l’odeur de sueur, de crasse et de stupre qui flotte dans l’air. Des ronflements s’élèvent d’autres alcôves, où de rares clients sont autorisés à dormir.
– Qui est mort ? demande-t-il.
– Pourquoi tu veux savoir ? réplique une des prostituées dont le fard forme un halo autour de ses yeux fatigués.
– C’est un medjaiou, sois pas idiote, intervient Haeni, avec qui il a passé la nuit. C’est son boulot de savoir ça.
– Tu parles, comme si la Medjaï en avait quelque chose à foutre, qu’une fille se fasse massacrer au port.
Charid observe les femmes rassemblées dans leur conciliabule. Au delà de l’excitation de partager une nouvelle particulièrement horrible, la peur se lit dans leur regard. Elles n’ont pas tort. La Medjaï se garde bien d’intervenir sur le terrain de jeu de la Confrérie. En dépit des ordres du capitaine Taleb, peu de gardes contestent l’autorité de la pègre dans ces quartiers. Ils y viennent, mais surtout pour y boire, se faire graisser la patte et parfois même pour arrondir leurs fins de mois avec quelques boulots douteux. S’il n’avait pas eu une bonne raison de descendre, lui-même n’aurait pas remis un pied dans la Ruche. Il offre un sourire engageant aux femmes qui l’entourent.
– Vous me racontez ?
– Il paraît que Lux, du Lait d’Hathor, a été surinée cette nuit. Des ouvriers ont trouvé son cadavre près d’un entrepôt.
– Lux ?
Le diminutif évoque quelque chose à Charid, mais il n’arrive pas à mettre le doigt dessus.
– Luxatari, une fille qui cache ses cicatrices sous un masque de cuir. Abîmée par la vie, mais d’après ce qui se disait, une danseuse incroyable.
– J’en connais un qui a perdu sa poule aux œufs d’or…
Soudain, Charid se fige. Il vient de faire le lien. Ce nom lui est bel et bien familier.
– C’était pas une fille du temple d’Istara, par hasard ? demande-t-il.
– C’est possible, répond Haeni, mais tu sais, on ne la connaissait pas bien. Entre maisons, c’est pas l’amitié folle.
– Faudrait demander aux filles là-bas, mon joli.
Haeni pose sa main sur son bras.
– Sois prudent si tu poses des questions. Les gens n’aiment pas trop la Medjaï ici.
Elle ne lui apprend rien, néanmoins Charid la remercie d’un sourire.
Quelques instants plus tard, il est en route vers le port.
Trouver la scène de crime est un jeu d’enfant. Tous les ouvriers ne parlent que de ça et s’indiquent la direction à suivre. Certains viennent des lieux, manifestement. Pâles et la mine défaite, ils repartent en silence.
Le soleil se lève sur des murs éclaboussés de sang et une ruelle transformée en boucherie. Les gens s’agglutinent, certains prient. D’autres s’éloignent pour vomir. Charid se fraye un chemin jusqu’au centre de l’action.
Deux cadavres reposent dans la poussière. Celui d’une femme au visage masqué, comme l’ont décrit les prostituées. Le corps est dans un état épouvantable. Elle n’a pas été surinée, on l’a massacrée. Son torse n’est qu’une plaie béante dont la chair semble avoir été… mâchée ?
Non loin d’elle, la seconde victime est un homme à la stature athlétique, qui a reçu un coup d’une violence telle que sa nuque forme un angle improbable et son crâne est en partie écrasé. Les coups ont été si puissants que le mur de l’entrepôt est fendu à plusieurs endroits.
Le cœur de Charid manque un battement en observant les breloques qui pendent au cou du défunt. Il connaît ces amulettes. D’une main tremblante, il bascule le corps pour mieux voir le visage.
– Kimbra… murmure-t-il pour lui-même.
Les coups jaillissent dans sa mémoire comme des éclairs de douleurs. Il tombe à genoux, le sol tourne devant ses yeux. Une nausée afflue dans sa gorge et il a juste le temps de se tourner pour ne pas vomir sur le cadavre.
Autour de lui, des rires fusent.
– Et encore un !
Charid ne prête pas attention aux moqueries. Son esprit est envahi de douleur, de rage et d’une profonde envie de vengeance. Un grondement sourd accompagne ses souvenirs de la nuit où son existence a basculé dans l’horreur.
Si Kimbra est là, ça ne veut dire qu’une chose : Them est bel et bien de retour.
À suivre...
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