4. La collection privée

par Aemarielle | Les épisodes | 0 commentaire

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Alaia revêt ses atours et se faufile jusqu’à la porte derrière laquelle Héria a récupéré son jouet. Elle aurait bien emporté l’olisbos avec elle, mais elle n’est pas là pour ça et elle titille suffisamment les vibrisses de Baast pour ce soir. Alaia est très à l’aise avec le mensonge et pourrait parfaitement se dédouaner de ce qu’elle s’apprête à faire, mais s’emparer de l’olisbos en jade compliquerait inutilement la tâche. La dernière chose dont elle avait envie, c’était de risquer de ruiner sa réputation et celle de sa tutrice en commettant un vol chez un notable aussi prestigieux que Nebsen. C’était compter sans Them et son incroyable talent pour lui attirer des ennuis.

–  J’ai rencontré un type. Un étranger. Avec des moyens, ça se voit. Il cherche à récupérer un bijou et il paye grassement pour ça.

–  Le lien avec moi ?

–  Il ne veut pas de vagues. L’affaire doit être menée avec discrétion, par quelqu’un de subtil, avec des entrées un peu partout. Naturellement, j’ai tout de suite pensé à ma petite souris, qui a toutes les qualités requises.

Les mâchoires d’Alaia se serrent en repensant à sa conversation avec Them quelques nuits plus tôt. Ce salopard, qu’elle pensait sorti de sa vie depuis longtemps et avec un peu de chance parti pour la Pesée*, s’est rappelé à son bon souvenir, en pleine forme et toujours aussi tordu. Son ancien chef sait toujours quel levier activer pour contraindre les autres à lui obéir. Sans cela, aucune rémunération n’aurait pu la convaincre de s’impliquer dans cette affaire.

Alaia inspire profondément et expire pour se calmer. Elle déverrouille la porte, pénètre dans la pièce et referme derrière elle.

L’obscurité la surprend. Aucune fenêtre pour laisser passer un semblant de lumière. Alaia rouvre prudemment la porte, s’empare d’une lampe dans le couloir et y retourne.

Elle retient un sifflement admiratif en contemplant le spectacle qui s’offre à elle.

La salle est spacieuse, mais elle accueille tellement d’étagères, de tapisseries aux murs, de piédestaux ornés de sculptures, statuettes et vases qu’Alaia en a le tournis. C’est un capharnaüm dont chaque pièce vaut une fortune. Sur une étagère, Alaia aperçoit les autres olisbos dont parlait Héria. L’un d’eux est orné d’épines et ressemble davantage à un instrument de torture qu’à un objet dédié au plaisir. Aucun d’eux n’émane d’hekâ.

Alaia parcourt du regard les bustes aux faciès inconnus, sculptés dans un style différent de l’art Khemite. Elle s’émerveille devant les parures dignes de rois et de reines, ornée de pierres rares. Nebsen a du goût et sa collection dépasse largement les rumeurs dont elle fait l’objet. Alaia est bien en peine de dire d’où viennent ces objets – son seul voyage l’a amenée ici quand elle était enfant et elle ne garde aucun souvenir de son pays natal. Tout au plus quelques réminiscences dans ses rêves et ce que son imagination a inventé en écoutant les récits de sa mère.

Quelques bijoux émanent des bribes d’hekâ, qu’Alaia ne parvient pas à saisir. Sa spécialité est la magie rouge, qui coule naturellement dans ses veines. Elle n’a jamais reçu l’éducation d’un mage, malgré ses incessantes suppliques auprès de Djar, son « père adoptif ». S’il a accepté et accueilli l’enfant d’Heduanna, qu’il a acquise à prix d’or à son arrivée à Djedou, il n’a jamais consenti à lui enseigner son art. Les femmes ne sont pas faites pour ça, se bornait-il à répondre.

Alaia sursaute quand sa lampe éclaire une silhouette au fond de la pièce. Heureusement, il s’agit d’un mannequin de bois, vêtu d’une ample robe d’un rouge si sombre qu’il paraît noir, brodée de symboles cunéiformes au fil d’or. Cette fois, Alaia identifie l’écriture. Sa mère a passé suffisamment de temps à lui enseigner la langue d’Akkad. Un jour, tu rentreras chez toi, lui répétait-elle. Tu dois connaître ta langue et nos usages.

Le mannequin arbore une coiffe qui évoque une couronne de cornes d’ivoire, un large ceinturon de bronze qui couvre le ventre et descend sur les hanches. Un masque d’or au sourire intimidant repose à l’emplacement du visage. Les inscriptions révèlent à Alaia qu’il s’agit d’une parure de prêtre, ou peut-être de prêtresse. Mais de qui ? La devarah l’ignore. Peu importe, d’ailleurs. Autour du cou du mannequin, un collier orné d’éclats d’onyx et d’ivoire attire son attention. Au centre du bijou, un rubis de la taille de la paume de sa main émet un reflet chaud à la lumière de la lampe. La gemme est ronde, impeccablement polie et en son centre, son cœur violacé évoque une pupille fendue comme celle d’un chat.

–  Le client a dit que nous identifierions aisément le rubis qu’il recherche, a dit Them. Il n’y en a pas deux comme lui.

Aucune confusion possible, en effet. Est-ce seulement un rubis ? Alaia n’a jamais vu une pierre comme celle-ci. Avant d’agir, Alaia examine la tenue et le mannequin. Elle ne perçoit aucun hekâ et ne voit pas trace d’un quelconque piège.

Son cœur bat si fort qu’elle peut presque l’entendre. Tout ceci est très loin derrière elle. Aujourd’hui, elle demeure auprès de Dame Nessato, dans le confort du temple d’Istara. Elle aimerait rentrer goûter à la douceur des bras de la belle Atrisis, qu’elle imagine endormie, inconsciente de ses activités nocturnes.

Si tu fais ça, pas de retour en arrière possible, songe-t-elle. Mais Them ne lui a pas laissé beaucoup d’alternatives.

Elle peut encore s’en sortir sans trop d’ennuis. Il lui suffit de dérober le joyau, le dissimuler dans sa chevelure, retourner auprès de dame Héria, la laisser ranger l’olisbos et terminer la soirée comme si de rien n’était. Nebsen ne rentrera pas avant plusieurs semaines, personne ne remarquera la disparition du rubis. Et le jour venu, qui osera soupçonner une servante d’Istara ?

Alaia inspire de profondes goulées d’air et s’apaise. Elle tend la main pour voir comment détacher le rubis du collier. Au contact de la gemme, la brûlure est si intense que le monde autour d’elle bascule dans les ténèbres.

À suivre

Une jeune femme vêtue de bijoux tend la main vers un objet qui émet de la lumière rouge.
Ai-je dessiné cette illustration sans relire la PREMIÈRE phrase de l'épisode où je dis qu'Alaia revêt ses atours ? Vous n'avez aucune preuve ! 😅 Je la redessinerai un de ces jours, en attendant, elle sera toute nue...

Le vocabulaire est expliqué dans le lexique en cas de besoin

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