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L’enseigne du Lait d’Hathor est une tête de vache d’un jaune éteint sur un panneau de bois qui ne tient plus que par un clou et pend piteusement de travers au-dessus de la porte. À l’entrée, une fille en pagne de lin jauni balaye un tas de poussière et de paille avant de le disperser dans la rue. Elle lève un œil fatigué vers les deux visiteurs.
– On est fermé, annonce-t-elle. Revenez à la nuit tombée.
Charid s’avance vers elle.
– Ton patron est là ?
– P’t’être bien, mais ça m’étonnerait qu’il ait envie d’te parler.
La prostituée affiche un sourire moqueur et reprend son ouvrage. Elle perd sa superbe quand, d’un mouvement dansant, Atrisis saisit le manche du balai et le projette, lui et sa propriétaire, dans la rue. La fille atterrit dans la poussière, tandis qu’Atrisis franchit le seuil de l’établissement.
– Désolé, lâche Charid en emboîtant le pas de la prêtresse.
L’intérieur ne rend pas plus justice au nom d’Hathor que ne le fait Le Miel des Dieux, l’enseigne que fréquente parfois le jeune homme. Les maisons de plaisir se parent de noms ronflants, mais restent des bouges qui dissimulent tant bien que mal leur puanteur sous des parfums capiteux. La pièce principale sent encore la transpiration, l’alcool bon marché et la crasse. Les tables sont encore tâchées de bière, il y a des restes de nourriture par terre, rassemblés en tas, prêts à être évacués.
Au fond de la salle, Charid devine le couloir où se trouvent les alcôves des filles. Alors qu’il fait signe à Atrisis de le suivre, une porte s’ouvre et un type vêtu d’une tunique froissée sort en bâillant. Son expression se renfrogne lorsqu’il avise les intrus.
– On est fermé.
– On sait, répond Charid. Tu es le propriétaire ?
– Qui le demande ?
Charid saisit le bras d’Atrisis qui s’apprête à parler. Il évite soigneusement de croiser son regard, sachant pertinemment qu’elle doit envisager de lui enfoncer sa lance dans le cœur en réponse à cet affront.
– Je suis un des hommes de Them, tente-t-il. Il est dans le coin ?
Le tenancier écarquille les yeux.
– T’es de sa bande, toi ? Comment ça se fait que je t’ai jamais vu ?
– Il m’a envoyé chercher des affaires ailleurs.
– Ouais, ben je sais pas quel genre d’affaires il menait, mais ça s’est mal fini pour lui. Et ce connard m’a coûté ma putain la plus rentable au passage.
– C’est-à-dire ?
– Ton chef est parti pour la Pesée cette nuit apparemment. Et ma Lux avec lui, se lamente le tenancier. Je savais que j’aurais dû le virer.
Charid feint la surprise.
– Mort ? Mais comment ?
– J’ai pas les détails, maugrée l’homme. C’est son acolyte aux cheveux gris qui me l’a dit quand il est passé récupérer ses affaires.
– Tu parles de Niz ? Il est vivant ?
– Que je sache, il l’était cette nuit. Pas bien brillant, il racontait des histoires de démon, je sais pas quoi. C’est là qu’il m’a dit que Luxatari avait été tuée. Autant te dire que j’étais pas jouasse. On l’a retenu un moment, histoire qu’il me paye ce qu’il me devait pour elle.
L’homme ricane.
– On l’a un peu asticoté, mais quand il est parti, il était en vie. Par contre, ce sous-fifre était loin de posséder assez pour me dédommager de la valeur d’une fille comme Lux. Alors si t’y vois pas d’inconvénient, tu vas cracher au bassinet aussi. Il ne sera pas dit qu’Emenfret se laisse voler sans rien faire.
L’homme siffle et du couloir débarque deux gaillards équipés de gourdins.
– Encore des acolytes de ce chien de Them, les gars.
Atrisis lève un sourcil en direction des arrivants, puis repose son attention sur Emenfret.
– Tu vendais le corps de Luxatari à ce genre de déchets ?
– Ma meilleure recrue. Une ancienne istarienne, ça vaut son pesant de cuivre.
– Oh. Tu connaissais son origine et tu l’as souillée malgré tout ?
L’homme recule, soudainement alerté par le ton glacial de la femme.
– Vous deux, si vous faites un pas de plus, vous le regretterez, annonce Atrisis.
– Calme-toi, tempère Charid. On n’a pas besoin d’envenimer la situation.
– Une istarienne est morte cette nuit, corrige Atrisis en posant un regard accusateur sur Emenfret. Même si elle avait quitté le temple, elle restait une servante d’Istara. Je ne laisserai personne déshonorer une istarienne impunément.
Inquiet, Charid examine la salle. Les tables et tabourets forment des obstacles et la lance d’Atrisis ne sera pas très maniable ici.
Les deux brutes se rapprochent sur un ordre d’Emenfret. D’un bond, Atrisis saute sur une table et enfonce la pointe de sa lance dans l’épaule d’un des lieutenants, qui pousse un cri et lâche son gourdin. Ce qui se passe ensuite laisse Charid et les autres pantois. Atrisis effectue des moulinets précis et rapides avec sa lance et adopte une position de combat particulièrement intimidante avant de gronder comme une lionne.
L’homme de main valide aide son camarade à s’éloigner.
– Désolé patron, on n’est pas assez payés pour ça.
Emenfret jure et se précipite vers la porte d’où il est arrivé. Charid s’élance et le plaque au sol. L’homme se débat, supplie, pleure.
– Où est parti Niz ?
– Je sais pas… Je crois qu’il a dit qu’il devait quitter la ville, mais j’ai pas cherché plus loin. Me tuez pas ! On peut discuter. Je vous rembourse ce qu’il m’a payé, d’accord ?
Charid tourne la tête vers Atrisis. Des voix féminines montent des alcôves. Le raffut a réveillé tout le monde. L’istarienne descend de la table, rejoint Charid et sans hésiter, enfonce la pointe de son arme dans le torse d’Emenfret.
En sortant, tous deux entendent les cris de stupeur des filles, suivis par quelques exclamations enjouées.
À suivre
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