Une fois l’entretien terminé, Taleb raccompagne Nessato et Atrisis au temple dans un silence pesant. Autour d’eux, les rues s’animent, les maisons ouvrent leurs portes, les domestiques se mettent à l’ouvrage. La prêtresse, dans ses atours solaires, attire des regards étonnés et des saluts empreints de déférence. On ne croise pas souvent les istariennes en dehors de leur temple, et Atrisis joue davantage sur son aura d’autorité que sur la séduction.
Même si Nessato aime profondément Taleb, son soulagement lorsqu’il les quitte avec une révérence courtoise devant les portes du sanctuaire est réel. Atrisis et elle se dirigent vers la petite maison de la devarah et commandent des boissons à Karnarin.
Assises l’une en face de l’autre devant une collation et de l’infusion fumante, elles s’observent un instant avant qu’Atrisis brise le silence.
– Bien. Quelle est ta prochaine étape ?
Atrisis a décidé de ne pas tergiverser, comme à son habitude. Nessato se réfugie dans une gorgée de tisane et soupire :
– Quelle prochaine étape ? Il me semble que Taleb se charge de cette affaire.
– Tu crois vraiment qu’on peut se permettre d’attendre que la Medjaï fasse son travail.
– Tu parles de Taleb, là… Il n’a rien à voir avec feu Sakimbé.
L’ancien capitaine était connu pour son indolence et son inefficacité. Mais Taleb n’est pas fait du même bois et Nessato ressent une pointe d’agacement à le voir dénigré par Atrisis. Celle-ci fronce les sourcils.
– C’est une affaire qui concerne le temple. L’une des nôtres a disparu. On parle d’Alaia, Nessato.
La devarah entend la fêlure dans la voix d’Atrisis et distingue les fissures dans le masque de lionne hautaine qu’affiche en permanence la prêtresse. Entre cette dernière et sa kadeshi, un lien profond s’est noué au fil des mois passés à s’entraîner ensemble. Atrisis est la maîtresse des danses du temple de Djedou. Elle forme les meilleures et ses compétences sont connues à travers tout le royaume. Quand elle a pris Alaia sous son aile, Nessato y a vu un grand honneur. Elle n’imaginait pas les voir se rapprocher et encore moins qu’Atrisis se laisserait apprivoiser par qui que ce soit.
L’inquiétude qu’elle perçoit dans les mots d’Atrisis lui confirme la profondeur du lien entre Alaia et elle.
– Que voudrais-tu faire ? Nous ne savons même pas par où commencer les recherches. Et quand bien même, je n’ai aucune idée de la façon dont on pourrait localiser Alaia.
– Héria ne nous a pas tout dit, répond Atrisis d’une voix rauque. Elle n’était pas seule, j’ai senti qu’on nous observait pendant toute notre conversation.
– Ça ne veut rien dire. Tous les domestiques espionnent de temps à autre.
Atrisis secoue la tête.
– Non, j’ai senti autre chose. Un hekâ étrange, non loin de nous.
Nessato prend la tasse chaude entre ses mains. Elle n’a rien perçu de tel, mais quand elle est agacée, elle ne prête guère attention à son environnement.
– Tu penses que cette histoire d’olisbos est un mensonge ? Qu’elle aurait pu faire du mal à Alaia ? Et utiliser Taleb pour enquêter et se disculper ?
Des fils d’intrigues s’entremêlent soudain dans son esprit. Héria a-t-elle emprisonné Alaia quelque part ? Y a-t-il eu un accident pendant leur soirée ? Alaia est-elle blessée ou pire ?
– Quoi qu’il se soit passé, je ne vais pas rester les bras croisés en espérant qu’Alaia va rentrer toute seule à la maison, affirme Atrisis.
– Et que comptes-tu faire, au juste ? Jouer les enquêtrices dans ton coin ?
– Tu ne m’en crois pas capable, Devarah ?
Nessato laisse échapper un rire sans joie en imaginant l’istarienne parcourir les rues de Djedou à la recherche d’indices.
– Nous ne sommes pas taillées pour ce genre de mission, Atrisis. Sans vouloir t’offenser, tu es tout sauf discrète et tu ne te fonds pas exactement dans le décor.
– C’est mal me connaître, Nessato.
La prêtresse se lève et récupère son bâton.
– Si tu préfères rester à ne rien faire, c’est ton problème.
– Atrisis…
La femme se détourne dans une envolée de lin safran et quitte la pièce.
*
Atrisis contient mal sa déception en se dirigeant vers la sortie. Elle espérait que Nessato se joindrait à elle pour retrouver Alaia. Après tout, il s’agit de son élève. Comment peut-elle rester si calme ? Et comment a-t-elle pu l’envoyer seule chez Héria ?
Alaia n’est pas prête pour ce genre de choses, songe Atrisis. Elle n’est pas faite pour ce genre de choses. Certes, c’est une devarah, son sang est marqué par Istara, mais elle n’est pas née pour s’offrir à des gens aussi médiocres qu’Héria et sa clique. Elle est née pour danser et pour perpétuer les secrets les plus précieux des istariennes.
Atrisis a très vite perçu qu’Alaia était différente. Que quelqu’un l’avait déjà formée avant même son arrivée au temple. Au fil des mois, Alaia lui a parlé de sa mère, qui honorait Istara. Elle n’est jamais entrée dans les détails, mais Atrisis a déduit que sa génitrice connaissait les rituels de Nippar et que sans doute, toutes deux en étaient originaires. Alors pourquoi n’a-t-elle pas manifesté sa présence et celle de son enfant au culte local de la déesse ?
Alaia soulève tellement de questions en Atrisis. Et tellement d’émotions aussi. Reviens, je t’en prie…
À la porte, l’eunuque au service de Nessato s’entretient avec quelqu’un.
– Je regrette, elle n’est pas disponible.
– Je ne veux pas la voir, répond une voix masculine. Je veux juste savoir si elle est là.
L’homme parle à voix basse, comme s’il ne voulait pas attirer l’attention.
– Pars, medjaiou, ou je ferai dire à ton supérieur que tu causes des troubles au temple d’Istara.
– S’il te plaît, je veux juste savoir si Alaia va bien, rien de plus.
Le sang d’Atrisis ne fait qu’un tour. Elle pousse le serviteur hors de son chemin et se plante devant l’intrus.
– Qui es-tu et comment oses-tu parler d’Alaia ?
Devant elle se trouve un jeune homme en uniforme vert de gris. Il est plutôt athlétique et séduisant, en dépit d’une joue grêlée et d’un nez cassé mal remis. Le teint mât, le cheveu bouclé en désordre, il recule d’un pas avant de darder Atrisis d’un regard de défi. Celle-ci plisse les yeux et serre sa main autour de son bâton. Le medjaiou est insolent, mais il se garde d’empoigner la garde de son glaive en réponse.
– Je ne suis personne, réplique-t-il, les mains ouvertes en signe d’apaisement. Je veux juste m’assurer que dame Alaia se porte bien.
– Tu te tiens devant sœur Atrisis, maîtresse des danses du temple et proche de la grande prêtresse Merikara, prévient Karnarin. Réponds à sa question.
– C’est bon, je m’en vais, réplique le jeune homme.
Alors qu’il tourne le dos, Atrisis balaye le ras du sol de son bâton et fauche l’impudent. La force de son coup le fait trébucher et il se rattrape de justesse sur ses poignets. D’un bon, la prêtresse est sur lui et le plaque au sol en lui marchant dessus. Le jeune homme souffle de surprise.
– Tu ne pars que quand je t’y autorise, avertit-elle. Tu as des choses à me dire.
À suivre...
Si tu as aimé cet épisode, tu peux me laisser un commentaire, c'est très apprécié. Et si tu veux aller plus loin, tu peux m'offrir un café virtuel, ça m'encourage à écrire en dépit de la canicule !
0 commentaire