– Nessato, je t’assure, tu dois me laisser m’occuper de cette histoire. Héria a bien dit qu’elle ne voulait parler qu’à moi, non ?
– Il s’agit d’Alaia, tu crois vraiment que je vais me contenter de guetter les nouvelles ? J’ai confié ma disciple à Héria et elle n’est pas rentrée. Tu ne me laisseras pas de côté, Taleb.
Le capitaine connaît bien sa compagne. L’éclat qui enflamme ses iris noirs ne le trompe pas. Elle ne lâchera pas le morceau. Non loin, ses hommes étudient la décoration intérieure de la pièce avec grand intérêt. Karnarin s’est posté dans un coin, attendant de voir s’il doit préparer la collation du matin ou non. Taleb se masse les tempes et capitule :
– Habille-toi vite, je ne t’attendrai pas longtemps.
Sans un mot, Nessato regagne sa chambre. Le capitaine se laisse tomber dans une méridienne et étend ses jambes. Karnarin lui sert une coupe d’eau fraiche.
– Mahila tient beaucoup à la petite, tu le sais.
– Évidemment, je le sais, répond le capitaine. Après tout, ne la lui ai-je pas offert ?
Le serviteur sourit. Sa bonhommie détend Taleb. Karnarin était présent le jour où il a amené Alaia dans cette maison. Échevelée, à peine décrassée après un séjour en geôle, la jeune fille ne payait pas de mine. Taleb n’était pas du tout certain que Nessato accepterait à son service une gamine famélique couverte d’écorchures. Il ressentait même une certaine honte à se présenter devant la devarah avec un présent d’aussi piètre qualité. Mais une promesse était une promesse.
Contre toute attente, Nessato avait engagé la conversation avec la jeune fille. Après quelques instants, elles avaient même commencé à échanger dans une langue étrangère. Le contraste entre la beauté opulente de Nessato, exacerbée par le plissé de sa robe luxueuse et l’allure méfiante de la gamine en haillons, restait gravé dans la mémoire du capitaine.
Un bruit de pas se fait entendre à l’entrée de la maison et quelqu’un ouvre la porte. Aussitôt Karnarin s’y dirige.
– Mahila, bienvenue. Ma maîtresse s’apprête à sortir, peut-être voudras-tu repasser…
– Je suis venue chercher Alaia, répond une voix féminine au timbre bas. Pourquoi ne s’est-elle pas présentée à la leçon ?
Taleb s’enfonce encore davantage dans les coussins moelleux de la méridienne avant de lever les yeux au ciel. De nouveaux problèmes à l’horizon.
La visiteuse pénètre dans le séjour et marque un temps d’arrêt en constatant qu’elle n’y est pas seule. Dans sa main, elle tient un long bâton gravé de symboles et de glyphes, dont elle pose une extrémité au sol dans un claquement sec. Les gardes contemplent désormais les lattes du plancher, soucieux d’éviter le poids du regard sombre posé sur eux. Seul un pli au coin des lèvres de la femme trahit son agacement.
Elle offre à Taleb un hochement de tête en guise de salutation.
– Soeur Atrisis, répond Taleb en se relevant.
La prêtresse mesure presque la même taille que lui et l’observe sans aménité. Ses longues tresses noires sont relevées au-dessus de son crâne, dégageant son visage aux traits droits et accentuant la force de sa mâchoire. Sa robe jaune - la couleur d’Istara – est serrée à la taille par un large ceinturon de cuir orné de pampilles en or et lapis-lazuli. Atrisis fait partie des prêtresses qui servent l’aspect plus sauvage d’Istara, celui de la guerrière. Son corps sculpté témoigne des années d’entraînement à la danse et au combat. Cette femme transpire la puissance et la confiance en elle.
Atrisis décline la coupe offerte par Karnarin.
– Réveille cette petite sotte, ordonne-t-elle.
Taleb note que le ton employé par Atrisis contient un peu plus d’affection que le suggèrent ses mots. Le serviteur hésite, jette un coup d’œil à Taleb comme s’il espérait du soutien. Le capitaine soupire :
– Alaia n’est pas rentrée, je m’apprêtais à me rendre chez sa cliente avec Nessato.
Cette dernière sort vêtue et chaussée de sa chambre et se dirige vers Atrisis, dont l’expression s’est assombrie après l’annonce de Taleb. Leurs lèvres se joignent en un baiser poli.
– Tu tombes bien, j’allais me rendre chez Dame Héria pour lui poser quelques questions, explique Nessato. Elle devait me renvoyer Alaia après sa fête, mais celle-ci n’est pas rentrée de la nuit.
Taleb ouvre la bouche, mais Atrisis ne lui laisse pas le temps d’intervenir.
– Je vous accompagne.
À suivre
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