1. Soirée mondaine

par Aemarielle | Les épisodes | 4 commentaires

Le rythme de la musique ralentit, l'intensité des notes des flûtes et baïnits* diminue. Les musiciens accompagnent les derniers pas d’Alaia, qui, sur la grande table, surplombe les invités.

La danse s'achève.

Alaia sait exactement où se placer pour que les braseros magnifient sa peau cuivrée rehaussée de poudre d’or. Elle sait à quel endroit se laisser tomber, en total abandon, ses tresses rousses éparses autour d’elle. Pendant quelques instants, seul le silence caresse son corps désormais immobile, figé dans un pont arrière à la lascivité parfaitement étudiée. Enfin le public sort de sa transe et acclame la danseuse. Alaia se redresse, à genoux sur la table, et gratifie l’assistance de son plus beau sourire en reprenant son souffle.

Les applaudissements sont discrets, retenus, mais sincères. Dans la maison de Maître Nebsen, on se garde de pousser des cris ou d'émettre des sifflements appréciateurs. Ce genre de comportement est digne de la plèbe qui s'entasse dans les bouges de la Ruche, pas du gratin trié sur le volet invité aux soirées organisées par l’épouse d’un des marchands les plus riches et puissant de la cité.

Dame Héria se lève et applaudit à tout rompre. Dans sa robe d’un bleu profond rehaussée de plumes de paon et sertie de pierreries, elle ressemble à une reine entourée de sa cour. Les joues empourprées par le vin et l’excitation du spectacle, elle tend une main alourdie de bagues en direction d’Alaia.

–  Ma chère, tu nous honores, approche, viens t’asseoir à côté de moi.

Alaia hoche la tête sous le compliment et se relève avec grâce. Les invités les plus proches semblent suspendus au moindre de ses mouvements et la devarah* compte bien en jouer. Sur son passage, elle effleure des mentons tendus vers elle, caresse un front luisant de sueur, cultive une lenteur suave avant de se laisser glisser dans le siège tout proche de dame Héria, qui n’a pas perdu une miette de sa démonstration. Alaia perçoit l’accélération des battements de cœur autour d’elle, l’élévation de la température des corps.

–  Eh bien, jamais je n’aurais deviné une telle fougue en te voyant, d’ordinaire si réservée, aux côtés de ta maîtresse, avoue Héria, qui agite un éventail en plumes d’autruche pour se redonner une contenance.

–  Je suis ravie de t’avoir surprise, mahila*. En bien, j’espère.

La dame glousse dans son siège et se fait resservir à boire. Les serviteurs de la maison courent à travers la salle pour remplir les coupes d’un public aux sens échauffés.

Alaia sourit, espérant au fond d’elle n’avoir pas exagéré. Le feu qui coule dans ses veines est sa prérogative de devarah. Elle est une disciple d’Istara, déesse de l’amour et de la sexualité. Puisque ces gens s’enorgueillissent d’accueillir une istarienne* sous leur toit, Alaia compte leur en donner pour leur or, dont personne ne manque à cette table.

Mais sa cible principale ce soir, c’est dame Héria, qui s’ennuie en l’absence de son époux et organise les plus belles soirées pour se divertir.

Alaia boit une gorgée de vin, juste pour humecter ses lèvres et les teinter de rouge.

–  Tous ces gens t’admirent, mahila. Ils rêvent d’être à ta place : intelligente, fortunée et désirable entre toutes.

Les iris sombres de la dame se posent sur ceux d’Alaia.

–  Tu me trouves désirable ? Moi, à mon âge ?

–  L’âge n’éteint pas le charme. Certaines istariennes t’envient, je t’assure.

Alaia n’a pas besoin de forcer le trait. Héria approche de la cinquantaine et sa silhouette accuse les effets de quelques grossesses, mais la dame prend soin d’elle et a largement les moyens de préserver son allure. Le compliment la touche, elle qu’Alaia devine triste et délaissée par un époux plus amoureux de la mer que d’elle.

La devarah pose délicatement sa main sur celle d’Héria et laisse son he* circuler lentement à travers la peau pâle, remonter le long des veines et se diffuser en douceur, du cœur jusqu’à l’aine de la matrone. Celle-ci déguste son vin tout en observant ses invités dont la retenue commence à s’effacer. La nourriture, déplacée le temps de la danse, est de retour et chacun se jette avec appétit sur les cuisses de pintade, les légumes enrobés de miel, les lentilles bouillies au lait de coco et le vin, qui coule en abondance. Ici, une femme laisse son voisin lui lécher les doigts pour en ôter les sucs de viande ; là un jeune homme a disparu sous la table, guidé par la main impérieuse de son maître. Un peu plus loin, les hommes de la garde privée de Nebsen se regardent, ne sachant comment réagir. Après un rapide conciliabule, l’un d’eux s’approche de Dame Héria et se penche vers elle.

–  Mahila, est-ce que tout va bien ? Vous savez ce que le maître a dit au sujet des soirées…

Nebsen est un marin, un voyageur insatiable, un collectionneur d’art et un érudit. Il voit d’un mauvais œil les élans sensuels et les rumeurs rapportent les nombreuses disputes du couple au sujet des soirées délurées organisées chez lui pendant ses déplacements.

Sous sa paume, Alaia devine la tension qui augmente, le sang qui s’échauffe. Héria foudroie le garde du regard. Ses yeux sombres, fardés de noirs, sont deux charbons ardents posés sur l’importun.

–  Faites votre travail, surveillez la maison. Mes invités s’amusent comme bon leur semble et moi aussi. Si Nebsen y trouve à redire, il n’avait qu’à être à mes côtés.

Piteux, le garde s’incline, retourne auprès de ses hommes et les envoie surveiller l’extérieur.

–  Veux-tu du plaisir, mahila ? demande Alaia.

–  Pas ici, répond Héria d’une voix blanche.

Tout son corps est en feu, la devarah le sait. Seule son image et celle de Nebsen la retiennent de s’abandonner, les jambes ouvertes sur son siège, devant tout le monde.

–  Laissons tes invités un moment, dans ce cas, suggère Alaia. Ta chambre sera plus confortable.

Elle n’a presque pas besoin d’utiliser davantage son hekâ. Héria est un nœud de frustrations, de désirs inassouvis et de rébellion réprimée. Sans un mot, la femme se lève, suivie de près par Alaia.

Héria claque dans ses mains en direction des musiciens, qui recommencent à jouer. Leur mélodie est au diapason de l’atmosphère de la pièce, chaloupée et hypnotique. Alaia embrasse une dernière fois la salle du regard avec satisfaction. Personne ne se souciera de ce qu’il se passe là-haut.

À suivre...

Notes de l'autrice :

Une danseuse vêtue de bijoux et soieries en pleine représentation devant un public fasciné. Dans le fond, une fresque maritime façon mosaïque.

4 Commentaires

  1. Nath

    Très chouette 1er épisode.
    Ça pose direct l’ambiance 🙂
    Merci à toi pour cette évasion istarienne !

    Reply
    • Aemarielle

      Merci beaucoup d’avoir lu ce premier épisode, Nath ! J’espère que la suite te plaira tout autant 💜

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  2. Nathalie Bagadey

    Wahou !! Super extrait !! Je suis ravie de retrouver Alaia !

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    • Aemarielle

      Merci beaucoup ma chère Nathalie, ça me fait super plaisir de reprendre cette histoire et de retrouver Alaia, moi aussi 💜

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