Chapitre 2

 

Adossée au mur du couloir, Thaïs écoutait le vieux soliloquer en farfouillant dans son bric-à-brac. Il s’était levé en trombe au beau milieu de sa méditation et avait dévalé les marches à une allure stupéfiante pour son âge vénérable afin de rejoindre son étude au sous-sol. Lui qui passait son temps à se plaindre de ses articulations pour se faire cajoler par ses épouses, il cachait bien son jeu !

— Où est-ce ? Où l’ai-je rangé, par Set ? 

Thaïs l’entendit s’énerver un bon moment en se gardant bien de lui proposer son aide. Dans cet état d’exaltation, le vieux avait tendance à se montrer… désagréable. Elle leva son poignet pour contempler la dernière cicatrice qu’il lui avait infligée, une brûlure au fer rouge qui laisserait une marque indélébile sur sa peau cuivrée. Une de plus dans sa collection déjà très étendue. Ces châtiments étaient supposés la guérir de ses insolences. Thaïs mesurait parfaitement l’inefficacité de la méthode.

Un sourire se dessina sur ses lèvres fines quand elle entendit un son feutré dans l’escalier. Elle posa l’index sur sa bouche en apercevant sa « sœur », toute drapée de lin écarlate, quelques marches au-dessus d’elle. Son masque à tête de chat projeta une kyrielle de reflets d’or contre le mur. Tasmin s’accroupit, aussi souple et discrète que son animal fétiche et de ses doigts fins aux ongles griffus, elle esquissa une série de gestes.

— Que fait-il ?

— Je l’ignore, répondit Thaïs d’une autre série de signes. Il cherche quelque chose on dirait. 

Perplexe, Tasmin se mit à jouer avec ses épaisses bacchantes noires. La femme-chat n’avait plus ouvert la bouche depuis des années. Thaïs n’était même pas certaine de se rappeler son timbre de voix. Toutes deux avaient développé ce langage compréhensible d’elles seules, ainsi qu’un lien de sororité que la cruauté d’Hetephros n’avait jamais réussi à rompre.

— On devrait remonter, conseilla Tasmin, il va nous punir s’il voit qu’on l’espionne. 

Tasmin avait toujours été la plus calme et la plus raisonnable des épouses du vieil homme. Au début, Thaïs la trouvait ennuyeuse, mais au fil du temps, elle s’était prise d’intérêt pour ses conseils. La deuxième épouse arborait beaucoup moins de marques qu’elle sur son corps magnifique ; elle savait se faire apprécier quand cela s’avérait utile et oublier le reste du temps. Au moment où elles firent volte-face, elles se figèrent en découvrant la silhouette puissante de Tahura en surplomb. La femme au masque de chacal les contempla avec un sourire dépourvu de chaleur.

— Vous ne serez jamais que des enfants désobéissantes, les réprimanda-t-elle à voix basse. Que faites-vous ici, à écouter aux portes ? 

Tahura n’avait jamais daigné s’intéresser au langage mystérieux de Tasmin. Les deux autres épouses d’Hetephros lui inspiraient un mépris qu’elle ne prenait pas la peine de dissimuler. Elle était la puissante, la favorite, la servante de Set, dont elle portait le symbole en guise de couvre-chef. À elle les bijoux les plus raffinés et les robes surpiquées de fleurs d’or. Tasmin et Thaïs venaient bien après dans la hiérarchie. Dans sa main, son accessoire préféré : un petit martinet à bandes de cuir qu’elle aimait utiliser sur les serviteurs fautifs ou parfois sur ses « sœurs ».

Tasmin se lova contre le mur comme si elle voulait y disparaître. Thaïs se contenta de sourire ; c’était sa réponse à tout et cela avait le don d’agacer Tahura.

Celle-ci tirait sèchement sur les lanières de son jouet quand un vacarme venu de l’étude se fit entendre. On eût dit qu’une étagère s’était effondrée avec tout son contenu. L’angoisse se lisant sur le « O » formé par ses lèvres, Tahura poussa ses sœurs et se précipita dans la salle. Comme un chien inquiet pour son maître vénéré, se moqua Thaïs en lui emboîtant le pas.

— Seigneur Hetephros, que se passe-t-il ? demanda Tahura de sa voix rauque.

Ledit seigneur redressa la tête, une expression victorieuse sur son visage parcheminé. Il portait encore sa tunique de méditation, qui dévoilait sans pudeur son corps aussi sec et maigre que s’il avait été embaumé de longue date.

— Comment ? Quoi ? Oh ! Non, ma belle, que tu es prévenante de t’inquiéter ainsi ! Non, non, je vais bien, j’ai enfin remis la main sur cette vasque. » Il brandit une sorte d’écuelle en bronze poli. Tu te souviens ? Nous nous en servions autrefois pour espionner qui tu sais ! 

— Je vois, répondit Tahura avec une grimace carnassière. Pourquoi ressortir cette babiole, seigneur ? As-tu un problème ? 

Le vieillard posa la vasque sur son bureau encombré de rouleaux de fleur-du-roi et de fioles de pigments, puis se frotta les mains comme pour se motiver.

— Ma méditation a été très intéressante, ma petite chérie. (Il leva la tête en direction de la porte ouverte.) Que de public, ce soir ! Entrez, mes toutes belles, nous allons procéder à une expérience. 

Thaïs se glissa dans la pièce tandis que Tasmin demeurait sur le seuil ; toujours prudente, prête à s’écarter si besoin.

— Approche, oiseau-de-nuit, ordonna Hetephros, j’ai besoin de ton assistance. 

Thaïs dissimula son anxiété derrière son éternel sourire et rejoignit son époux à la table. L’homme empestait les épices et le camphre, même après des années auprès de lui, ce parfum la rebutait toujours.

Hetephros versa une poudre blanche au centre de la cuvette, puis y adjoignit de minuscules cristaux noirs. S’armant de son poignard, il marmonna un chant, aussitôt repris par Tahura, qui semblait comprendre les tenants et aboutissants du rituel en cours. Thaïs, quant à elle, n’y entendait goutte. Elle frémit et retint un gémissement quand le sorcier saisit sa main gauche, la dirigea au-dessus de la vasque et entailla sa paume d’un coup sec de son couteau. Le sang coula dans le récipient, se mêla aux ingrédients dans une vapeur blanche et un grésillement de mauvais augure. Sans plus de cérémonie, Hetephros plongea la main blessée de Thaïs dans la mixture.

D’abord, elle tenta de se débattre, mais la poigne ferme de Tahura s’abattit sur elle et la maintint immobile. La douleur était si cuisante, si aiguë qu’elle crut s’évanouir. La voix d’Hetephros résonna près de son oreille.

— Laisse-toi faire ! Observe et dis-moi ce que tu vois. N’écoute pas la douleur, elle est là pour révéler la vérité. 

Thaïs sentait les larmes couler sous le masque de l’ibis. L’oiseau sacré de Thoth, celui qui voit tout. Elle serra les dents, tentant d’apaiser ses gémissements. Ouvrir son troisième œil ! Maudit soit ce vieux fou ! Tout ce qu’elle voulait ouvrir, c’était le ventre du sorcier, celui de Tahura, et leur arracher ce qui en sortirait !

Petit à petit, la brûlure s’apaisa. Elle était toujours vive, mais l’esprit de Thaïs la reléguait au second plan. Devant elle, le rideau noir s’estompa, la brume de la souffrance se dissipa et elle aperçut une longue allée baignée de ténèbres. La vision se clarifia, une silhouette massive se matérialisa dans la rue, au milieu des détritus du bas quartier.

— Le port… Un homme de haute taille, à la chevelure aussi pâle que la lune. Il avance, son arme brille dans la nuit. Il porte quelque chose, non quelqu’un. Une enfant. 

— Continue, Thaïs, l’encouragea Hetephros. Que ressens-tu ? Concentre-toi sur la couleur, c’est important. 

Il émanait de l’homme une aura puissante, mais la présence de l’impressionnante hache dans son dos la rendait presque indécelable.

— Je distingue son ba, d’un vert presque bleu. Il possède une arme dont le pouvoir surpasse tout ce que j’ai pu voir jusqu’ici. 

Soudain, Thaïs remarqua une autre aura, venue de l’homme, ou plutôt d’un objet proche de lui. Une lumière rouge, suave et avide se mit à briller de plus en plus fort, au point d’effacer tout le reste.

— Par Set…

— Raconte, que vois-tu ? 

La voix du sorcier se faisait pressante, Thaïs avait l’impression d’avoir un mouflet impatient de recevoir son cadeau accroché à elle.

— Une pierre, si éclatante qu’elle occulte tout. Elle est rouge sang, mais elle enveloppe tout dans ses ténèbres. Elle me fascine, elle me parle, je n’entends pas ce qu’elle me dit…

— Set soit loué, c’est bien ça, je ne me suis pas trompé, murmura Hetephros. Continue, mon enfant. Dis-moi où elle se trouve. 

Thaïs essayait de voir, elle essayait aussi fort qu’elle pouvait, mais l’éclat de la gemme inondait son esprit. Elle s’acharna au point d’en crier de rage, quand soudain, il n’y eut plus rien que du noir devant ses iris.

— Je suis désolée, je ne vois plus rien. 

Hetephros lui lâcha le poignet avec un glapissement de dépit. Tahura se pencha vers Thaïs et lui embrassa l’oreille.

— À mon avis, le seigneur va bien s’amuser avec toi ce soir, chuchota-t-elle.

Le sorcier faisait les cent pas en ramassant tout ce qu’il avait renversé durant ses recherches. Étonnamment, il ne paraissait pas en colère, nota Thaïs, il donnait plutôt l’impression d’être en pleine réflexion. Elle reprit son souffle, se dégagea de l’étreinte de Tahura, et se rapprocha de Tasmin, qui saisit sa main blessée dans la sienne sans se soucier du sang qui en coulait. D’un signe, Thaïs la remercia.

Hetephros marqua une pause dans sa frénésie de rangement.

— Reconnaîtrais-tu l’endroit où tu as perdu cet homme de vue ? demanda-t-il en jetant un regard en biais à Thaïs.

— Je le crois, Seigneur. Il ne s’est pas vraiment éloigné du port. 

— On se demande bien comment tu connais ce genre d’endroit, railla Tahura. 

— Silence ! intima Hetephros d’un ton qui cloua la femme-chacal sur place. Ce soir, j’ai eu une vision. Thaïs m’a conforté dans mes certitudes. Préparez-vous, mes femmes. Thaïs vous guidera jusqu’à l’homme qu’elle a vu. Récupérez la gemme qu’il transporte et rapportez-la-moi. Quoi qu’il arrive, vous devez la rapporter, c’est compris ?

— C’est compris, seigneur Hetephros, confirma Tahura de son obséquiosité coutumière. Thaïs, panse ta main et conduis-nous sur place. 

Guidées par la première épouse, Thaïs et Tasmin remontèrent au rez-de-chaussée. Contrairement au sous-sol, la maison, décorée avec sobriété par leurs soins, rutilait de propreté.

— Par le bec pointu de Thoth, ça fait un mal de chien ! 

Tahura se tourna et leva la paume de sa main gauche, révélant une série de striures entremêlées, plus ou moins bien cicatrisées.

— Épargne-moi tes jérémiades, tu veux. Je sais très bien par quoi tu es passée, je sais aussi que tu as connu pire, alors silence et au travail !

Trois silhouettes couraient à travers la place des Coffres d’Ouadjour. Trois créatures féminines, souples, rapides et silencieuses dans leurs tenues couleur de nuit. Autour d’elles se dessinaient les contours austères des bâtiments administratifs de la cité. Prudentes, elles se fondirent dans les ombres au passage des patrouilles de la Medjaï chargées de veiller à la sécurité du quartier des affaires de Djedou.

Hetephros leur avait ordonné de procéder le plus discrètement possible. Thaïs avait pris la tête, puisqu’elle était supposée mener l’équipée. Dans son dos pesait le courroux d’une Tahura frustrée de devoir s’en remettre à sa rivale autant que de quitter ses appartements confortables pour se rendre dans l’un des endroits les plus pouilleux de la ville. Pour ne rien arranger, le port se trouvait à l’opposé de leur domicile. Ami personnel de Sokar, le grand prêtre de Set, Hetephros s’était vu offrir une superbe demeure située non loin de la nécropole, là où personne ne viendrait l’importuner ; une situation calme, avec une vue imprenable sur les abords du désert, mais qui ne facilitait pas la tâche de ses épouses.

— Est-ce qu’on sait au moins ce qu’on cherche ? signa Tasmin en se portant à sa hauteur.

Thaïs opina du chef sans s’arrêter. L’objet de leur convoitise était ce guerrier étranger aux cheveux de blé et au physique appétissant. Quel dommage ! S’emparer de son bien signifierait à coup sûr lui trancher la gorge. Thaïs avait effleuré son aura et ce qu’elle avait perçu lui plaisait. Même un mendiant de la Ruche t’inspirerait plus de désir que cette vieille carcasse pourrissante, songea-t-elle avec amertume. Elle avait à peine douze ans lorsqu’on l’avait offerte au sorcier. La colère raviva son goût du sang. Une décennie ! Dix ans depuis son union avec Hetephros, dix années de souffrance, de perfidie. Enfin, l’occasion de se défouler se présentait à elle, hors de question de la laisser filer. Elle se concentra sur son masque. Aide-moi à voir au plus profond de la nuit, ô Ibis.

Les contours des maisons se dessinèrent, les détails apparurent devant elle avec une précision surnaturelle. L’Œil de Thoth, le présent nuptial d’Hetephros, était le seul bijou véritablement précieux qu’il lui ait offert. Grâce à lui, elle développait une acuité visuelle hors du commun. Elle devenait aussi sujette à des accès de prédiction incontrôlables ; le revers du masque aux capacités issues du dieu lunaire lui-même, d’après le vieux mage. Comment avait-il pu s’emparer d’un pouvoir divin, Thaïs l’ignorait, mais l’artefact s’avérait indéniablement puissant.

À présent nyctalope, elle accéléra l’allure en direction d’une volée de marches taillées dans la roche. Les sentiers des serviteurs facilitaient l’accès aux différents quartiers de Djedou et leur évitaient de perdre du temps dans leur travail. Emprunter ces escaliers n’avait rien de noble, rien d’honorable, mais les épouses d’Hetephros ne s’arrêtaient pas à ce genre de détail quand il s’agissait de contenter la momie qui leur tenait lieu de conjoint. Tasmin, dotée de l’esprit d’un enfant de Bastet, se déplaçait avec la célérité d’un chat. Seule Tahura restait à la traîne et exprimait sa frustration par des grognements furieux. Finalement, elle se laissa distancer ; la vitesse n’était pas son fort.

Même si Tahura les perdait de vue, Thaïs savait son odorat suffisamment affûté pour les suivre à la trace. Elle poursuivit son chemin en direction du port sans un regard pour sa sœur. Après avoir dévalé un nouvel escalier, elle marqua une halte, imitée par Tasmin, afin d’examiner le paysage en contrebas.

Son masque lui révéla chaque détail du port, de ses quais poisseux aux habitations miteuses noyées sous une croûte de limon séché. Elle scruta les rares silhouettes encore présentes à cette heure avancée de la nuit. Tous des marginaux, des sicaires et autres rebuts de la société, occupés à parier, guetter leurs proies et régler leurs comptes. Mais parmi ses déchets, elle ne repéra pas l’imposante carcasse de l’homme aux cheveux blonds.

— Tu ne le trouves pas, n’est-ce pas ? demanda silencieusement Tasmin.

— Nous avons été trop lentes, il a eu le temps de disparaître.

— Cet endroit ne nous est pas familier, il faut agir prudemment, ma sœur. 

Tahura les rattrapa et leva le menton avec morgue.

— Alors ? Où est notre cible, Thaïs ?

— Tu penses qu’il est aisé de trouver quelqu’un de cette façon ? Le masque ne me dit pas tout.

— Hetephros a bien de la patience avec toi. 

Les remarques acerbes de la femme-chacal rebondirent sur la carapace de son indifférence. Malheureusement, il fallait se rendre à l’évidence : Thaïs n’avait pas la moindre idée de l’endroit où se cachait leur proie.

— Descendons, signa Tasmin. Ton point de vue n’est pas le bon.

— Tu as une idée ?

— Cet homme n’est pas Kémite, il n’est donc pas supposé pouvoir quitter cette zone sans autorisation spéciale. Selon toute vraisemblance, il est confiné dans le quartier des étrangers. 

Raisonnable, calme et logique. Tasmin concevait toujours des théories plausibles.

Djedou avait beau être une cité accueillante, elle ne laissait pas n’importe qui rôder dans ses murs, surtout pas les marins étrangers qui avaient tendance à causer le trouble là où ils passaient. L’administration de la ville leur avait donc alloué une zone près du port, loin des yeux des honnêtes sujets kémites. Ils ne pouvaient sortir qu’avec l’accord du maître des activités portuaires, lui-même sous l’autorité de Sahouré, le plus haut fonctionnaire de Djedou. Leur guerrier blond ne pouvait se trouver que là-bas, à moins qu’il ait décidé de se jouer des patrouilles chargées de surveiller les portes menant vers des quartiers plus accueillants.

— Quelle puanteur, commenta Tahura.

— Je préfère encore l’odeur du fleuve et du limon à celle des épices nauséabondes d’Hetephros, rétorqua Thaïs.

— Insolente ! gronda la première épouse.

La femme-ibis pouvait presque deviner le froncement de ses sourcils sous le masque de Tahura. Elle se contenta de sourire et reprit sa marche en direction du quartier des étrangers. La chair de poule se répandit le long de ses bras. Accoutumée au luxe et au confort de la demeure d’Hetephros, elle éprouvait une profonde aversion pour cet endroit. Tous ses sens étaient en alerte, son regard scrutait chaque ombre et recoin. On n’aimait pas trop les créatures de leur qualité ici.

Un autre grognement la tira de ses réflexions. Agacée, elle se tourna vers Tahura.

— Qu’ai-je encore fait ? 

Or, cette fois, La femme-chacal n’en avait pas après elle. Elle humait l’air, la bouche ouverte, le corps tendu.

— Je sens quelque chose, répondit-elle de sa voix rauque. Un parfum.

— Quel genre de parfum ?

— Du genre bien trop subtil pour ce taudis. Une senteur musquée et capiteuse, de très bonne facture. De la cire pour cheveux. Un parfum de femme, de toute évidence.

— Une catin, sans doute, commenta Thaïs.

— Non, pas une simple catin. Les filles du coin empestent. Tout embaume la crasse ici. Si c’est une prostituée, elle vient de la ville haute. 

Tahura fila dans une direction, le nez au vent, obsédée par cette nouvelle piste. Tasmin haussa les épaules.

— Viens, pas la peine de tenter de la dissuader quand elle est dans cet état. 

Toutes trois suivirent la fragrance détectée par Tahura. La femme-chacal s’immobilisa au coin d’une maison, non loin du mur d’enclave du quartier des étrangers. Son sourire dévoila ses canines proéminentes.

— Regardez-moi ça…

Deux silhouettes évoluaient dans la pénombre. Une grande femme athlétique, dont la capeline ne suffisait pas à dissimuler sa pique de bronze et son khépesh ni ses jambières renforcées, et une autre créature plus petite, vêtue d’une robe dont les broderies délicates n’échappèrent pas à la vision de Thaïs. Chevelure aux boucles cirées pour leur conférer un aspect faussement paresseux, main indolente maintenant son fin manteau de nuit, ongles polis et brillants.

— C’est ce que je crois ? s’enquit Thaïs à l’attention de Tahura.

— Une Ishtarienne, à n’en pas douter. Escortée d’une Meshekebou, mais bien loin de son nid douillet.

— Tout comme nous… 

Les trois femmes échangèrent un regard. Discrètes comme leur maître le leur avait recommandé, elles filèrent les deux inconnues, aussi incongrues que des perles dans du crottin.

Celles-ci marchaient en direction du mur menant au quartier des étrangers, mais au lieu d’y pénétrer, elles bifurquèrent entre deux rangées de maisons tordues et prirent la direction d’un bâtiment éclairé de torchères d’où s’échappaient des bruits de percussions et des chants masculins. Perplexes, les trois espionnes marquèrent une halte. Un vieux panneau de bois indiquait la devise « De la bière et toutes les bonnes choses » surmontée du glyphe représentant les voyageurs.

— La Maison des Voyageurs ? Que viennent-elles faire dans cet endroit de perdition ? Depuis quand les Ishtariennes se vendent-elles aux souillures venues des ports étrangers ? 

Le dégoût était perceptible dans la voix de Tahura. Ses doigts tirèrent sur les lanières de son fouet dans un léger craquement de cuir. Elle n’aimait pas grand-chose ni grand-monde en général, mais les servantes d’Ishtar lui inspiraient le mépris le plus absolu, pour des raisons que Thaïs brûlait de connaître.

— Il me semble que notre mission n’est pas la filature d’une servante d’Ishtar, intervint silencieusement Tasmin.

— Aucune Ishtarienne saine d’esprit ne se rendrait dans ce bouge sans raison valable. Sa présence est suffisamment intrigante pour qu’au moins nous y prêtions attention.

— Que proposes-tu ? ironisa la première épouse. Qu’on aille siroter une coupe de bière frelatée en toute discrétion ? 

Quand elle était énervée, Tahura se montrait stupide. Et elle était souvent énervée. Thaïs observa Tasmin, dont les yeux luisaient d’un éclat rouge derrière son masque.

— Sens-tu quelqu’un dans les parages ?

— Oui, signa la femme-chat. Ils ont un enfant de Bastet à l’intérieur. 

Elle s’accroupit, ses mains griffues posées au sol, et émit un ronronnement sourd. Thaïs en frémit de plaisir ; elle adorait ce son et n’aimait rien autant que cette vibration contre sa peau. Elle se retint de se coller contre sa sœur pour la savourer : pas question de dévoiler une faiblesse coupable à Tahura. Celle-ci surveillait les alentours, insensible à l’effet réconfortant du don de sa rivale muette.

— Je l’ai trouvé, il est rassasié et coopératif, confirma Tasmin.

La femme-ibis poussa un soupir ravi. La soirée se révélait passionnante.

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